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En 1938, l’orchestre est programmé à Lille.

« La réputation de Lille n’était pas bonne ; on disait que c’était une ville triste. Rien n’est plus faux et nous fûmes très surpris de trouver une ville extrêmement gaie, vivante, avec de très beaux magasins, de très belles avenues, des rues grouillantes et la fameuse Place de l‘Hôtel de Ville, sans oublier la multitude de marchands de frites, surtout aux abords de la gare.
Nous étions engagés au Miami, dans le sous-sol de l’Hôtel Carlton, richement orné et joliment décoré. Certainement l’un, sinon le plus chic de tous les dancings de France. Les lillois nous réservèrent un chaleureux accueil et la clientèle, très huppée, nous adopta aussitôt.
Les « cheminées » ne furent pas les seuls à nous apprécier et le Miami ne désemplit pas. On entendait  par « cheminées » les propriétaires d’usines qui possédaient, suivant leur importance, une, deux cheminées ou plus.
La brasserie du Carlton, bien que très grande, était le lieu privilégié de représentants du beau monde lillois qui, pour respecter l’habitude de tout véritable habitant de la ville, ne rentraient dans leur résidence qu’après avoir bu un demi de bière et mangé un plat de frites. J’avais l’occasion de bavarder avec nos clients qui se retrouvaient là presque chaque soir et, suivant leurs avis et leurs critiques, je pouvais constituer un répertoire qui comblait tous leurs désirs. Il y avait, comme partout, un orchestre, car il n’y avait pas un seul café, brasserie ou bistrot, qui n’eut quelques musiciens tous les soirs, à partir de six heures, et cela créait une ambiance de gaieté, qui s’étendait sur toute la ville.
  
Certains de mes musiciens du Maxim’ s n’avaient pas voulu quitter Paris, mais les piliers de l’orchestre m’avaient suivi et tout allait pour le mieux. A cette occasion, j’avais inauguré un microphone pour les solistes et les chanteurs  ... Je crois bien que nous avons été le premier orchestre français à utiliser un micro et c’était une attraction supplémentaire.
Les dimanches après-midi nous jouions dans la grande salle de réception du premier étage, car le Miami était nettement trop petit pour contenir la foule qui se pressait à l’entrée. Les soirées de semaine étaient très animées et le samedi soir était archi comble, et souvent, les serveurs nous demandaient d’arrêter de jouer afin de pouvoir servir leurs clients. Les grands couturiers parisiens venaient de temps en temps présenter leurs collections dernier cri et les défilés de mannequins se déroulaient dans la salle du premier étage avec une foule de femmes pour qui nous jouions les plus belles chansons d’amour
Une réception de très haute société devait avoir lieu dans un hôtel particulier de la banlieue et j’eus l’honneur d’être engagé, non sans d’âpres discussions avec le directeur du Miami (Mr Elie) qui finit par accorder la permission de cette nuit là, à condition de lui former un orchestre de remplacement. 
Dès le début de la soirée, l’ambiance était déjà très “hot” mais ce fut le délire quand nous jouâmes le fameux “Lambeth walk”. Au milieu de la danse, la cuisinière, qui fourbissait ses plats au sous-sol, entra en hurlant que le plafond était sur le point de s’écrouler. Il fallut calmer tout le monde et je vous assure que ce ne fut pas chose facile.
Ray VENTURA et son orchestre vinrent donner un concert au théâtre situé à cent mètres du Miami et j’eus la permission d’y assister. Ray me reconnut depuis la scène et me fit un signe amical qu’une grande partie de la salle comprit et j’eus droit à quelques applaudissements spéciaux.
Le vendredi soir, les attractions changeaient, toutes de premier ordr, et la réputation nationale du Miami était telle que les plus grands du music-hall vinrent à Lille et nous accompagnions les Marie DUBAS, Lys GAUTY, Albert PREJEAN, quelques chansonniers de renom, etc …
Mon contrat prenait fin en juin 1938 car je voulais réserver ce mois de réceptions à Paris afin de ne pas perdre le contact avec la capitale. Entre temps, j’avais signé un engagement de trois mois d’été avec le Casino de Malo les Bains que je regrettais aussitôt car le Casino du Touquet m’avait fait une offre aussi avantageuse.
Cependant, et malgré l’ambiance gaie de Lille, les évènements devenaient de plus en plus graves et menaçants …
La saison parisienne se poursuivit normalement et le “Grand Bal Blanc” du Cercle Interallié eut son plus grand succès. Bien d’autres suivirent, mais le mois (juillet sans doute NDLR) et il fallut, une fois de plus, faire les valises et prendre le train à la Gare du Nord, en direction de Dunkerque et de Malo les Bains. »
  
Les mois d’août et septembre 1938 se passent au Casino de Malo les Bains …

« La grande salle du Casino de Malo ne ressemblait en rien au Miami de Lille, tant par son immensité que par la décoration “1880”. Nous aurions pu être cent musiciens sur l’estrade tant celle-ci était spacieuse. En semaine, malgré le nombre imposant de clients, nous avions l’impression de jouer pour les murs.
Mais les dimanches après-midi, la salle était trop petite pour accueillir les trois mille danseurs qui s’y pressaient régulièrement. Le directeur du Casino me dit un jour en confidence que la recette du dimanche suffisait à elle seule à payer tous les frais du Casino et le succès de l’orchestre y était pour beaucoup.
Le public habituel du dancing était très agréable, très gentil et respectueux des musiciens, comme dans tout le Nord de la France.
Un après-midi, assourdis par un vrombissement inhabituel de moteurs, nous vîmes un superbe “Zeppelin” à basse altitude qui survolait, non seulement Malo, mais toute la rade militaire de Dunkerque. Après quelques sommations, l’engin à croix gammée prit la direction de l’Angleterre en prétendant s’être trompé de chemin, ce que personne ne crut.
La mobilisation partielle survint en septembre et je suppliais le directeur du Casino de nous laisser rentrer à Paris. En vain, car il exigea que le contrat expirant fin septembre 1938 fut respecté jusqu’au bout. »
  
Retour au Bagdad pour trois mois

« Nous devions faire notre rentrée au Bagdad le 1er octobre 1938 et je me demandais avec appréhension combien de musiciens se trouveraient à notre retour. Par chance, aucun n’avait été mobilisé et nous avons pu faire une rentrée au Bagdad en pleine forme.
J’avais signé à nouveau contrat avec le Miami pour décembre et les trois mois d’intérim au Bagdad me permirent de renouveler mon répertoire et changer deux musiciens afin d’amener quelque chose de nouveau pour cette deuxième saison à Lille
Tout se passa pour le mieux au Bagdad et, le 15 décembre, troisième départ à la Gare du Nord et ce, pour une durée de six mois. »
  
Deuxième saison à Lille (du 15 décembre 1938 au 15 juin 1939)

« Cette fois, la direction du Miami m’a offert une chambre à l’hôtel Carlton, ce qui m’a beaucoup simplifié la vie.
Le public lillois nous accueillit tout aussi bien que l’an passé et le nouveau genre de l’orchestre combla d’aise ceux qui aimaient la nouveauté.
Entre temps, un cabaret s’était ouvert derrière la Place de l’Hôtel de Ville, mais le Miami n’en souffrit aucunement. Pendant quelques jours, le Congrès Radical tînt ses assises à Lille et un surcroît de clientèle remplit la salle à craquer. Bien que les menaces de guerre devenaient de plus en plus sérieuses, la ville changeait, l’angoisse n’était pas visible sur les visages et les affaires allaient fort bien.
Les « Cheminées » voulurent organiser un gala pour eux seuls, mais Mr Elie refusa de leur donner l’exclusivité totale qu’ils demandaient. Aussi le gala eut-il lieu au cabaret concurrent : Freddy.
En revanche, Mr Elie leur permit d’engager mon orchestre pour cette unique soirée, charge à moi de lui former un orchestre de remplacement. A condition toutefois que je vins jouer quelques airs de temps en temps. Le gala se fit comme cela,et je dus faire la navette entre le Miami et le Freddy pendant toute la nuit qui se prolongea jusqu’à sept heures du matin. Douze bouteilles de champagne « Irroy » offertes à l’orchestre nous donnèrent des ailes et, au petit matin,, nous étions frais comme des roses. L’ambiance, ce soir là, fut d’une gaîté folle et je crois qu’aucun des musiciens ne  sentit la moindre fatigue.
Quelques jours après, un incident survînt au Miami car un fou décida de m’enfoncer ma trompette dans la gorge et bondit sur moi de l’autre bout de la salle. J’évitais de justesse et beaucoup de chance le coup de poing qui m’était destiné.
Mon contrat durait jusqu’au 15 juin 1939 et se termina sans autre incident.
Les grands galas de Paris étaient plus rares que les autres années en raison des circonstances et un contrat de trois mois au Kursaal de Lucerne, débutant le 1er juillet 1939, était le bienvenu.
C’est donc le 30 juin que nous bouclâmes nos valises et prîmes le train, à la Gare de Lyon cette fois. »
  
Hélas, la guerre ne permet pas de mener le contrat à son terme …

« Dès notre arrivée à Lucerne, nous fûmes éblouis par le paysage du Lac des Quatre Cantons et par le Vieux Pont, sans oublier le pittoresque de la vieille ville. Tout ceci d’une propreté dont nous n’avions plus idée depuis la Hollande.
Notre contrat au Kursaal, signé avec la collaboration de mon vieil ami Rechatin, était relativement peu contraignant, ce qui nous permit de visiter les environs, y compris la villa où habita WAGNER et où il composa « Siegfried Idyll », en l’honneur de son fils.
Il y avait beaucoup d’attractions à accompagner, mais sans difficultés, et également des groupes typiquement suisses : orchestres, ballets, cors de Alpes, etc …
Le public nous accorda son soutien constamment et il n’y eut nul besoin de changer notre répertoire. Des trains venant d’Angleterre amenaient chaque jour des quantités de citoyens britanniques en voyages organisés pour lesquels une soirée était réservée au Kursaal. Notre public changeait ainsi en partie mais les habitués Suisses restaient majoritaires.
Notre travail était facile et notamment grâce à Mr Wins, directeur du Casino, homme charmant et très francophile dont la satisfaction fut telle qu’il nous proposa, fin juillet, de renouveler le contrat pour l’année  suivante. Les évènements graves survenus
 entre temps ne nous permirent pas d’exécuter ce contrat.
En effet, dès le 15 août, les voyages organisés par les anglais se raréfièrent et quelques jours plus tard, les britanniques résidant en Suisse furent obligés de regagner leur pays, ce qui n’était pas bon signe.
Le Kursaal fut réquisitionné en partie par l’armée helvétique qui reçut l’ordre de le transformer en hôpital militaire. Dès ce moment, les soirées furent perturbées par des soldats portant des matelas, des civières, des tables d’opération, bref, de quoi réjouir ceux qui venaient là pour danser et s’amuser.
En accord avec Mr Wins, il fut décidé d’écourter notre contrat.
Après avoir consulté le Consul de France à Lausanne, je me vis obligé d’abandonner ma chère voiture, d’acheter un masque à gaz de fabrication suisse et de rejoindre Paris par n’importe quel moyen. Les trains circulaient normalement et je n’eus aucune peine à me retrouver chez moi à Paris où je trouvais  un ordre de mobilisation pour le 6 septembre à Saint Cloud, au siège du 6ème groupe autonome d’artillerie. Mes parents ne voulaient pas quitter la capitale et il me fallut les convaincre de se réfugier dans l’Eure, avant de rejoindre mon centre mobilisateur.
Cette fois, c’était la guerre. »